Lisabuzz › Pochettes légendaires · 27 octobre 2026

The Smiths — The Queen Is Dead : Alain Delon sur le dos, vert-de-gris et pochette de gisant

Un Français couché sur le dos, et un groupe de Manchester qui lui doit un T-shirt

Un homme allongé sur le dos, le visage tourné vers le haut, une main posée sur la poitrine et l'autre levée, dans une image teintée de vert sombre avec le titre The Smiths en rose pâle, pochette de l'album The Queen Is Dead

The Smiths — The Queen Is Dead (1986)

Il pleut sur Paris, il fait gris, et c'est exactement le temps qu'il faut pour regarder cette pochette. Un homme allongé, la tête renversée, une main sur le torse, l'autre qui flotte au-dessus de lui comme si elle avait oublié à qui elle appartenait. Tout est vert. Un vert bouteille, un vert de chambre froide, avec juste le nom du groupe en rose pâle, presque fané. Parmi toutes les pochettes d'album qui ont marqué l'histoire, celle-ci a un truc à part : elle a l'air d'une photo de gisant, et pourtant c'est l'un des disques les plus vivants des années 80.

Un Français sur une pochette anglaise

Le gisant, tu le connais. Enfin, tu le connais sûrement sans le savoir. C'est Alain Delon. Oui, le Delon, celui des affiches de mes parents, celui dont tout le monde avait un avis à table. L'image vient d'un film de 1964, L'Insoumis, où il joue un déserteur de la Légion étrangère. Un plan de film, donc, pas une séance photo. Ce qui explique ce côté volé, ce cadrage bizarre où le visage est coupé en haut à gauche et où les mains prennent presque toute la place. Radio X raconte qu'il n'a même pas voulu être payé : il a demandé qu'on lui envoie un T-shirt, pour voir le résultat de ses propres yeux. Un T-shirt. Delon. J'adore.

Les mecs de Manchester auraient pu choisir un portrait de leur chanteur, comme tout le monde. Ils ont choisi un acteur français des sixties allongé dans le noir. Morrissey a toujours eu ce goût-là : le cinéma en noir et blanc, les gueules cassées de la Nouvelle Vague et des films anglais sociaux, les icônes qu'on regarde de loin. Il met un Français sur une pochette anglaise et il appelle ça The Queen Is Dead. C'est de la provocation tranquile, de la provocation avec une écharpe.

Un vert, un rose, et personne qui sourit

Regarde la couleur. À l'époque, la plupart des pochettes de rock hurlaient en rouge, en jaune, en fluo. Celle-là murmure. Ce vert-de-gris donne à l'image un grain de vieux journal, de photocopie passée au soleil. Et le rose du titre, c'est la seule chaleur de la page, un rose de bonbon qui aurait vieilli dans un tiroir. Je trouve ça beaucoup plus dérangeant qu'un cri. Marie Laurencin aurait fait des choses magnifiques avec ce rose-là, mais sur une femme, avec un chapeau, dans un salon. Ici c'est un homme qui ne regarde personne.

À l'intérieur, la pochette ouvre sur autre chose : le groupe devant le Salford Lads Club, une photo de Stephen Wright prise vers décembre 1985, que la designer Jo Slee a fait tirer en vert elle aussi après l'avoir essayée dans plusieurs couleurs, parce que l'image était selon elle trop chargée. Le club, lui, a même écrit à Rough Trade pour rappeler que les quatre types sur la photo n'étaient pas membres. On est en Angleterre, on s'excuse de tout. Les détails sont dans le papier de Radio X sur les stars des pochettes des Smiths, c'est un joli rabbit hole.

Un disque retardé, une pochette arrivée à l'heure

L'album sort le 16 juin 1986 chez Rough Trade, avec environ six mois de retard à cause d'un bras de fer juridique avec le label. Six mois, pour un groupe qui sortait un disque tous les quinze jours. Tu imagines l'impatience. Et quand il arrive enfin dans les bacs, c'est ça qu'on voit : un type allongé, les yeux fermés, qui a l'air d'attendre que l'orage passe. Apparament le titre, la reine morte, c'est plus une promesse qu'une menace. Si tu veux le contexte complet du disque, la page Wikipédia est plutôt sérieuse.

J'écoutais There Is a Light That Never Goes Out hier soir, dans mes Converse roses, Lulu roulé en boule sur mes pieds, et j'était persuadée que cette pochette était faite pour ça. Pour être regardée pendant qu'on écoute une chanson sur le fait de mourir à côté de la personne qu'on aime, sous un bus à double étage. C'est tellement dramatique que ça en devient drôle. Enfin, drôle. Disons doux-amer.

Et puis tu poses le disque, tu ranges la pochette, et tu te dis que cet homme allongé sur le dos a peut-être juste fermé les yeux cinq minutes. Que c'est peut-être ça, au fond, la seule chose qu'on demande aux disques : nous laisser fermer les yeux cinq minutes. Dehors il fait toujours aussi gris. Enfin bon.

Lisabuzz

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Commentaires

manchester_rain_86

27 octobre 2026

Delon qui demande un T-shirt 😭 c'est la chose la plus adorable que j'ai lue cette semaine. Il avait pas besoin d'argent mais il voulait « voir le résultat », j'adore

hand_in_glove

27 octobre 2026

Le vert-de-gris, oui. Mon vinyle a viré encore plus au vert avec les années, ça lui va bien 🖤

cinephile_du_dimanche

27 octobre 2026

L'Insoumis c'est Alain Cavalier derrière la caméra, un film un peu oublié ! Ça vaut le coup de le voir pour comprendre le plan 🎬

salford_lads_fan

28 octobre 2026

J'ai fait le pèlerinage devant le Salford Lads Club l'an dernier, y'a un livre d'or dans le club où les gens laissent des messages 🥹 j'ai pleuré devant une porte, c'est ça les Smiths

graphiste_fatiguee

28 octobre 2026

Cette pochette c'est un cours de retenue : une image, une couleur, un rose. Aujourd'hui on mettrait trois filtres et un néon ✨