Massive Attack — Mezzanine : un scarabée noir, une pochette qui sent la cave et la nuit blanche
L'insecte qui n'a pas besoin de sourire
Massive Attack — Mezzanine (1998)
Je vais te dire un truc : la première fois que j'ai vu cette pochette dans un bac, j'ai reculé d'un pas. Un insecte. Un énorme insecte noir, tout en carapace et en pinces, qui occupe presque tout le carré, sur un fond blanc d'hôpital. Pas un visage, pas un paysage, pas un sourire pour rassurer le client. Et pourtant, parmi toutes les pochettes légendaires que je trimballe dans ma tête, celle-là est de celles qui ne s'effacent jamais.
Un scarabée en gros plan, et rien d'autre
Regarde bien. Le corps est un amas de noir brillant, presque de l'encre, avec des reflets qui accrochent la lumière par endroits, comme du vernis craquelé. Deux mandibules immenses se recourbent vers la droite, dentelées, menaçantes, et le reste se perd dans l'ombre. Autour, du blanc. Du blanc qui crie. C'est une photo, pas un dessin, et c'est ça qui est troublant : on a l'impression de voir un monstre de film d'horreur, alors que c'est un vrai bestiau pris de très près. La pochette est signée Tom Hingston, le graphiste attitré du groupe, et d'après ce que j'ai lu c'est une image de Nick Knight, un photographe de mode, ce qui est assez drôle quand on voit que la mode n'a jamais été aussi peu rassurante.
Et les lettres, parlons-en. « MASSIVE ATTACK » en petit, « MEZZANINE » en gros, tout en capitales blanches posées sur le corps de l'insecte, comme collées à même la carapace. Pas de cadre, pas de place réservée. Le texte flotte sur le noir et lutte pour exister. Les mecs du marketing de l'époque auraient sûrement demandé de dégager un coin propre pour le logo. Là, non. Le logo se débrouille tout seul.
Bristol, avril 1998, et la musique qui grince
L'album sort en 1998, troisième disque du groupe de Bristol après Blue Lines et Protection. Et il est moins feutré que les précédents. Les guitares grondent, les basses te serrent le ventre, les beats claquent comme des portes en métal. Il y a « Angel », qui monte lentement en pression jusqu'à l'explosion, « Risingson », « Inertia Creeps », et bien sûr « Teardrop », avec la voix d'Elizabeth Fraser, un fil de soie au-dessus d'un gouffre. Tu connais forcément « Teardrop » : c'est le générique d'une série médicale américaine, et j'ai un peu honte mais je l'ai entendu cent fois sans savoir de qui c'était. Voilà, c'est dit.
Si tu veux fouiller, Discogs liste les pressages, dont certains vinyles qui coûtent le prix d'un petit week-end, et Pitchfork a souvent classé le disque parmi les grands albums des années 90. Pour le contexte, la page de Wikipédia raconte plutôt bien les tensions dans le groupe pendant l'enregistrement, qui étaient, disons, aussi réjouïssantes que la pochette.
Pourquoi un insecte, au fond
On a le droit de se poser la question. Le titre, « mezzanine », c'est cet étage intermédiaire, cette plateforme coincée entre deux niveaux, ni tout à fait en bas ni tout à fait en haut. Un entresol. Un endroit où on se cache pour regarder les autres. Et l'insecte, lui, c'est exactement ça : une créature qui vit dans les interstices, sous les pierres, dans les caves, et qu'on n'a pas envie d'inviter à dîner. L'image dit la même chose que le son : la beauté est là, mais elle a des pinces.
Moi j'y vois aussi autre chose. Un tableau, presque. Une encre de Chine, un lavis, quelque chose que Picasso aurait pu griffonner un soir d'humeur noire. Enfin, Picasso aurait griffonné beaucoup de choses. On va pas s'étendre. Mais cette façon de remplir tout le cadre avec une seule forme, de ne rien laisser autour pour respirer, c'est une audace démeusurée pour une pochette de grande maison de disques.
J'ai écouté Mezzanine un soir de novembre, dans mes Converse roses, Lulu endormi sur mes pieds. À la première note de « Angel », il a ouvert un œil, l'a refermé, et s'est retourné. Je crois qu'il a compris avant moi. Aujourd'hui, une pochette doit se voir en vignette sur un téléphone, avec un visage et un fond coloré. Celle-là, en vignette, c'est une tache noire. Et c'est la meilleure tache noire du monde. Il pleut sur Paris ce matin, j'ai refermé le disque, et j'ai regardé le plafond un moment en me demandant s'il y'avait des bestioles dans les coins. Enfin bon. Y'en a toujours.
Lisabuzz








Commentaires
bristol_calling
20 octobre 2026
Teardrop générique de Dr House, j'avais la même honte que toi 😅 Mezzanine reste le sommet de Massive Attack
scarabee_blues
20 octobre 2026
Cette pochette m'a donné des cauchemars à 15 ans, et je l'ai quand même achetée 🪲 aucun regret
vinyl_nico_78
20 octobre 2026
Mon double vinyle est dans un carton à la cave. Avec les insectes. Ironique 🖤
lulu_fan_club
20 octobre 2026
Lulu a raison de se retourner 🐶 moi aussi je fais ça quand Angel démarre