New Order — Power, Corruption & Lies : des roses du XIXe pour la pochette la plus codée du rock
Des roses qui mentent
New Order — Power, Corruption & Lies (1983)
Regarde bien cette pochette. Un bouquet de roses peint au XIXe siècle. Pas de nom de groupe. Pas de titre. Pas de photo des musiciens. Juste des fleurs de grand-mère et, dans le coin en haut à droite, un petit bloc de couleurs qui ressemble à un test d'imprimante. En 1983, tu tombais là-dessus chez le disquaire et tu n'avais aucun moyen de savoir ce que c'était. Et c'est exactement pour ça qu'elle trône dans ma collection de pochettes d'album entrées dans la légende : c'est la plus belle énigme jamais posée dans un bac à vinyles.
Un tableau de 1890 kidnappé à la National Gallery
Le bouquet, c'est Un panier de roses d'Henri Fantin-Latour, peint en 1890, aujourd'hui accroché à la National Gallery de Londres. Peter Saville, le graphiste maison de Factory Records, était parti chercher tout autre chose : un portrait Renaissance de prince ténébreux, pour coller au titre très machiavélien de l'album. Et puis dans la boutique du musée, il tombe sur la carte postale des roses. Le déclic est là, apparament sur un coup de tête : prendre l'image la plus sage possible et la coller sur le disque le plus moderne du moment.
La légende raconte que la National Gallery a d'abord dit non, poliement mais fermement, quand Factory a demandé à reproduire le tableau. Et que Tony Wilson, le patron du label, a sorti l'argument ultime : ce tableau appartient au peuple, et le peuple, justement, on aimerait bien le lui rendre. Le musée a fini par céder. Un tableau de musée sur un disque de synthé-pop mancunienne : personne n'avait osé, et tout le monde a suivi après.
Le petit bloc de couleurs qui dit tout
Maintenant, le coin en haut à droite. Ce bloc de cases colorées, c'est pas de la déco : c'est un alphabet. Saville a inventé un code où chaque lettre correspond à une couleur, et la roue pour déchiffrer tout ça est imprimée au dos de la pochette. Si tu décodes les cases, tu obtiens le nom du groupe, le titre de l'album et la référence catalogue, FACT 75. Le même code colore la pochette de Blue Monday, le maxi sorti la même année, celui avec la pochette en forme de disquette dont la découpe coûtait tellement cher que Factory perdait de l'argent sur chaque exemplaire vendu. Best-seller historique du 12 pouces, gouffre financier assumé. Factory, quoi.
Ce que j'adore, c'est que le code n'est pas caché pour embêter le monde. Il est caché pour te faire chercher. Tu achètes le disque, tu retournes la pochette, tu passes vingt minutes à faire correspondre des cases vertes et des cases ocre, et quand tu obtiens enfin P-O-W-E-R tu as l'impression d'être entré dans une société secrète. Essaie d'obtenir cette sensation avec un lien de streaming.
Pourquoi des fleurs ?
Saville a donné mille interviews là-dessus, et son explication est d'une élégance folle : les fleurs, c'est la séduction. Et la séduction, c'est le moyen par lequel le pouvoir, la corruption et le mensonge entrent dans nos vies. Pas par la force, par le charme. Le type transforme un boquet de roses en traité de philosophie politique, et le pire c'est que ça marche. Son travail pour Factory est aujourd'hui étudié partout, du Design Museum de Londres aux écoles d'art qui font plancher leurs étudiants sur ses grilles et ses codes couleur. Pas mal pour un mec dont la spécialité était de rendre les pochettes toujours plus vides.
Des cendres de Joy Division aux bouquets
Faut remettre le disque dans son histoire. New Order, c'est Joy Division moins Ian Curtis, qui s'est donné la mort en 1980. Le premier album d'après portait encore tout ce deuil. Power, Corruption & Lies, c'est le moment où le groupe ose redevenir vivant : des synthés qui dansent, « Age of Consent » qui court comme un gamin dans une côte, « Your Silent Face » qui plane. Et cette pochette pleine de fleurs, quand tu y penses, c'est peut-être ça aussi : des roses posées sur une tombe qu'on ne montre pas, un enterrement qui aurait décidé de devenir un mariage. Personne ne le dit comme ça chez Factory, mais moi j'ai le droit, c'est mon blog.
Ce soir il fait lourd sur Paris, un vrai mois de juillet qui colle. Lulu s'est installé devant le ventilateur comme si c'était une œuvre d'art, et quelque-part il a raison. J'écoute « Your Silent Face » en boucle et je regarde mes roses en plastique sur l'étagère, celles qui ne fanent jamais et ne veulent rien dire. C'est peut-être ça la différence entre une pochette légendaire et ma déco : les roses de Fantin-Latour mentent magnifiquement, les miennes n'ont juste rien à raconter.
Lisabuzz










Commentaires
factory_forever_75
21 juillet 2026
FACT 75 💿 le seul label qui donnait un numéro de catalogue à son chat et à ses procès. Ils ont numéroté le cercueil de Tony Wilson (FAC 501). Aucun label n'a jamais été aussi cohérent dans le délire
rose_decodeuse
21 juillet 2026
J'ai passé une soirée entière à décoder le bloc couleur avec la roue au dos quand j'ai acheté le vinyle 🎨 meilleure notice de jeu de société de ma vie
manchester_pluvieux
21 juillet 2026
« un enterrement qui aurait décidé de devenir un mariage » 😭 Lisa arrête de me faire pleurer sur des natures mortes s'il te plaît
saville_stan_2000
21 juillet 2026
Le mec a fait carrière en enlevant des infos des pochettes au lieu d'en rajouter 💀 génie absolu. La version Blue Monday disquette qui perdait de l'argent à chaque vente c'est tellement Factory
gamin_dans_une_cote
21 juillet 2026
Age of Consent meilleure ouverture d'album des années 80 et je suis prêt à me battre 🥊 la basse de Hooky qui joue la mélodie pendant que tout le monde danse
natgallery_lurker
21 juillet 2026
Je suis allée voir le vrai tableau à Londres et y'avait deux types en t-shirt New Order devant 🌹 le musée a fini par mettre un petit panneau qui mentionne l'album. La boucle est bouclée
vinyle_ou_rien_83
21 juillet 2026
Aucun nom, aucun titre, et pourtant reconnaissable entre mille. C'est ça une identité visuelle 👌 pendant ce temps les majors collaient des stickers « inclus le hit... » partout