Grace Jones — Island Life : une pochette découpée aux ciseaux, un corps qui n'existe pas
L'arabesque impossible
Grace Jones — Island Life (1985)
Regarde cette pose. Maintenant lève-toi et essaie de la faire. Je t'attends. Jambe d'appui bien droite, l'autre jambe montée à la verticale, le buste complètement tourné face au public, le micro tenu à bout de bras comme si de rien n'était. Tu es tombé, hein. C'est normal. Grace Jones aussi. Ce corps parfait qui trône dans ma collection de pochettes d'album entrées dans la légende n'a jamais existé. Personne, pas même elle, n'a jamais tenu cette position. C'est le plus beau mensonge de l'histoire du disque, et il a été fabriqué avec des ciseaux et de la colle.
Un corps assemblé aux ciseaux
L'image date de 1978, sept ans avant l'album. Jean-Paul Goude, graphiste et photographe français, fait poser Grace dans son studio new-yorkais. Comme la pose parfaite est physiquement impossible, il triche : il la photographie morceau par morceau, appuyée sur des caisses qui soutiennent chaque partie de son corps. Ensuite il découpe les tirages, allonge les jambes, pivote le buste, repeint les raccords à la main pour que l'illusion soit parfaite. Il l'a expliqué mille fois, avec une tranquilité assez folle : son métier, c'est de créer des illusions crédibles. Le magazine Eye on Design de l'AIGA décrit ce travail comme « mi-disco, mi-théâtre de la cruauté », et franchement je n'ai jamais trouvé mieux comme résumé.
L'atelier et le couple
Parce qu'il faut le dire : à l'époque, Goude n'est pas juste son directeur artistique. Il est son compagnon, le père de son fils, et le sculpteur officiel de son image. Coupe carrée géométrique, épaules de smoking, peau huilée comme du bronze : la Grace Jones que tout le monde connaît, c'est en grande partie une invention de leur couple. Far Out Magazine raconte bien cette période où la frontière entre l'amour et le travail avait complètement disparu. C'est beau et c'est trouble à la fois, d'ailleur avec Goude c'est souvent les deux en même temps : son regard sur le corps noir de Grace a fait couler beaucoup d'encre, et pas que de l'encre d'imprimerie. Elle, elle a toujours répondu la même chose : personne ne l'a jamais mise en cage, c'est elle qui décidait.
1985 : la compilation qui devient une statue
Le plus drôle, c'est que cette image mytique n'a pas été créée pour l'album. Quand Island Records décide en 1985 de compiler ses années sur le label, de « La Vie en rose » à « Slave to the Rhythm », il faut une pochette à la hauteur. On ressort alors l'arabesque de 1978, publiée à l'époque dans un magazine, et elle devient officiellement la statue de Grace Jones. Un best-of, sois-disant un objet commercial sans âme, qui se paye au passage l'une des pochettes les plus reconnaissables de tous les temps. La plupart des gens pensent que c'est une vraie photo. C'est un collage. Le marbre était en papier.
Bien avant Photoshop, mieux que Photoshop
Ce qui me fascine, c'est la date. En 1978, pas de Photoshop, pas de retouche numérique, rien. Juste un homme avec des ciseaux, de la gouache et une idée fixe. Aujourd'hui n'importe quelle application te rallonge les jambes en deux secondes, et tout le monde jure que ses photos sont naturelles. Goude, lui, n'a jamais caché la supercherie : il l'a revendiquée comme un art. En 2014, c'est encore lui qu'on est allé chercher pour la couverture « Break the Internet » de Kim Kardashian dans Paper Magazine, remake d'une de ses propres images des années 70. Quarante ans plus tard, on recycle toujours ses mensonges. C'est quand-même une sacrée carrière pour un monsieur dont la spécialité est de casser des corps en morceaux pour les recoller plus beaux.
Ce soir j'ai poussé la table basse et j'ai vraiment essayé l'arabesque, pour la science. Lulu m'a regardée depuis le canapé avec le mépris tranquille d'un chat qui, lui, tient cette pose naturellement trois fois par jour. Je me suis rattrapée à l'étagère, deux vinyles sont tombés, aucun n'était de Grace Jones heureusement. Et je me suis dit que c'était peut-être ça, la vraie leçon de cette pochette : le corps parfait n'existe pas, il n'a jamais existé, même elle ne l'a pas eu. Mon corps à moi existe, c'est déjà ça. Il est juste un peu moins bien découpé.
Lisabuzz










Commentaires
yoga_ratee_du_92
11 août 2026
J'ai essayé la pose devant mon miroir après avoir lu l'article 🧘♀️ bilan : un orteil dans la plinthe et une nouvelle humilité. Grace Jones 1, moi 0
disco_apocalypse
11 août 2026
« Le marbre était en papier » 😭 Lisa tu peux pas balancer des phrases pareilles un mardi comme ça sans prévenir
goude_aux_ciseaux
11 août 2026
Le mec faisait du Photoshop à la main douze ans avant Photoshop ✂️ les gamins qui découvrent le liquify sur leurs stories ne savent pas qu'ils ont un grand-père
slave_to_the_algorithme
11 août 2026
Best-of le plus classe de l'histoire, La Vie en rose en ouverture et Slave to the Rhythm en sortie 🎺 la compilation que tu offres à quelqu'un pour changer sa vie
nightclubbing_79
11 août 2026
Perso je trouve que le vrai sujet c'est que tout le monde croit encore que la photo est vraie en 2026 💀 la meilleure retouche c'est celle qu'on assume, faut méditer là-dessus Instagram
lulu_fan_officiel
11 août 2026
Le chat qui tient l'arabesque trois fois par jour 😹 Lulu mérite sa propre rubrique à ce stade, pochettes félines légendaires
vinyle_tombe_du_ciel
11 août 2026
Lesquels sont tombés de l'étagère ?? dis-nous que c'était pas des originaux 😬 la vraie cruauté du théâtre elle est là