Lisabuzz Pochettes légendaires · 30 juin 2026

Supertramp — Breakfast in America : une pochette qui sert l'Amérique au petit-déj

New York servi au petit-déjeuner

Pochette de Breakfast in America de Supertramp : vue de Manhattan par le hublot d'un avion, avec au premier plan une serveuse de diner posant en Statue de la Liberté, tenant un verre de jus d'orange en guise de flambeau et un menu à la place de la tablette, tout l'arrière-plan reconstitué en vaisselle blanche

Supertramp — Breakfast in America (1979)

Celle-là, je l'ai toujours aimée. Faut dire que Supertramp et moi, c'est une vieille histoire — « The Logical Song » dans la voiture de mes parents, la vitre baissée, l'autoroute. Alors quand je tombe sur cette pochette, j'ai sept ans dans la tête. Tu la regardes deux secondes et tu comprends tout : un hublot d'avion, New York en dessous, et au premier plan une serveuse de diner plantée là comme la Statue de la Liberté. Sauf qu'au lieu du flambeau elle brandit un verre de jus d'orange. Au milieu de toutes les pochettes d'album qui ont marqué l'histoire du rock, c'est une des rares qui te fait sourire avant de te faire réfléchir.

Une serveuse en Statue de la Liberté

Elle s'appelle Libby, la serveuse. Enfin, dans la blague — parce que Liberty, Libby, tu vois le jeu de mots. Le modèle, c'était une actrice américaine, Kate Murtagh, une dame solide au sourire de patronne de cafèt. Elle pose exactement comme la statue : le bras levé, le menton haut, le regard fier. Mais dans sa main, pas de torche : un petit verre de jus d'orange sur une soucoupe. Et à la place de la tablette qu'elle est censée serrer contre elle, un menu où c'est écrit « Breakfast in America ». Tout le concept est là, dans ce petit détail completement génial : le rêve américain version comptoir de diner, servi avec des œufs et du café filtre.

Ce que j'adore, c'est que personne fait la gueule sur cette image. Y'a une joie un peu kitsch, une lumière de néon, un truc de carte postale ringarde et fière de l'être. À la fin des années 70, un groupe anglais — ils sont anglais, Supertramp, faut le rappeler — qui débarque vivre en Californie et qui regarde l'Amérique avec ces yeux-là, mi-amoureux mi-moqueurs, ça donne ça. Une pochette qui se paye gentiment la tête du pays qui l'accueille. Les Anglais savent faire ça mieux que personne.

Tout Manhattan en vaisselle de petit-déj

Mais le coup de génie, le vrai, il est derrière elle. Regarde bien la ville par le hublot. Ces gratte-ciels, ces tours, cette skyline de Manhattan… c'est pas une vraie photo de New York. C'est de la vaisselle. Des verres, des assiettes, des coquetiers, des boîtes de céréales, des bouteilles de ketchup et de moutarde, un cendrier, des couverts — tout ça assemblé et peint en blanc pour faire les immeubles. Une maquette de petit-déjeuner transformée en métropole. Quand j'ai appris ça, je suis restée bête. Tu peux passer ta vie devant cette pochette sans le voir, et le jour où on te le dit, tu peux plus regarder autre chose. C'est tout l'art du trompe-l'œil patiemment bricolé à la main, et ça me bouleverse parce que c'est exactement le genre de boulot qu'une machine te recrache aujourd'hui en trois secondes sans transpirer.

Les deux types derrière ça, c'est Mike Doud et Mick Haggerty. Doud a dessiné l'idée, Haggerty a monté la scène, choisi le modèle, assemblé les bricoles et tout repeint en blanc à la bombe. Du vrai artisanat de directeur artistique. Et ça leur a valu le Grammy du meilleur packaging d'album en 1980. Un Grammy pour une pochette, je trouve ça beau. Comme quoi à une époque, l'emballage comptait autant que le disque. Aujourd'hui une pochette c'est une vignette de deux centimètres sur ton téléphone, t'as même plus le temps de la voir qu'elle a déjà défilé.

La légende du miroir, et pourquoi je m'en méfie

Y'a une histoire qui colle à cette pochette depuis les années 2000 — la fameuse rumeur du reflet dans le miroir, où certains ont cru lire des présages dans le verre de jus d'orange et les lettres du menu. Bon. Moi je vais te dire franchement : les gens voient des trucs partout, surtout dans les images qu'ils connaissent par cœur. Notre cerveau adore trouver des signes là où y'en a pas, c'est plus fort que nous. Cette pochette date de 1979, elle parlait de céréales et de jus d'orange, point. Coïncidence ridicule, rien de plus. Je préfère mille fois l'histoire vraie — celle d'une serveuse, d'un hublot et d'un coquetier repeint — que les légendes qu'on lui a accrochées après coup.

Pourquoi elle me met de bonne humeur

C'est rare, une pochette qui rend joyeux. La plupart de celles que je préfère sont sombres, tourmentées, un peu tristes — c'est mon côté Scorpion, j'aime quand ça gratte. Mais celle-ci, non. Celle-ci c'est le soleil, le sucre, l'optimisme un peu bête du dimanche matin. Et pourtant elle est maline, elle a un double-fond, elle se moque tout en aimant. Tu peux pas lui en vouloir. C'est une des pochettes les plus reconnaissables des seventies, et c'est mérité.

Il fait gris sur Paris ce mardi, evidemment, fin juin et on dirait novembre. J'ai mis « Goodbye Stranger » à fond, Lulu dort en boule sur le canapé, et je me suis fait des œufs en regardant cette pochette posée contre la cafetière. C'est tout ce que je voulais ce matin : un peu d'Amérique en carton-pâte, un verre de jus d'orange peint à la main, et l'idée qu'un jour des gens ont passé des semaines à empiler de la vaisselle pour fabriquer une ville. On rigole, mais c'est ça, l'amour du travail bien fait. Ça me manque deja.

Lisabuzz

À lire aussi

Commentaires

logical_song_77

30 juin 2026

JE VIENS D'APPRENDRE QUE LES IMMEUBLES SONT EN VAISSELLE 🍳🏙️ 40 ans que je regarde cette pochette et je l'avais jamais vu. Lisa tu m'as cassé le cerveau ce matin merci

brigitte_du_morbihan

30 juin 2026

Le verre de jus d'orange à la place du flambeau 🗽🧡 c'est tellement malin. Merci de raconter le boulot des graphistes, on les oublie toujours

vinyle_addict_44

30 juin 2026

Kate Murtagh la serveuse, paix à elle 🙏 elle a une tête de patronne de diner parfaite. Un Grammy pour une pochette, on reverra jamais ça

cafe_filtre

30 juin 2026

« le rêve américain version comptoir de diner » ☕ exactement ça. Des Anglais qui se moquent gentiment de l'Amérique, y'a pas mieux pour résumer Supertramp

lulu_le_chien_fan

30 juin 2026

Lulu en boule sur le canapé pendant Goodbye Stranger 🐶🎶 je veux la même vie que ce chien. Prends soin de ton dos Lisa

skyline_de_couverts

30 juin 2026

Bien vu de balayer la légende du miroir 👌 les gens projettent n'importe quoi sur les vieilles pochettes. La vraie histoire est cent fois plus belle