Lisabuzz Pochettes légendaires · 28 avril 2026

Patti Smith — Horses : la pochette qui a refusé de plaire

La pochette qui a refusé de plaire

Patti Smith en chemise blanche, cravate noire desserrée, veste jetée sur l'épaule, photographiée en noir et blanc par Robert Mapplethorpe pour la pochette de l'album Horses

Patti Smith — Horses (1975)

Regarde-la. Vraiment. Une chemise blanche d'homme un peu trop grande, une cravate noire qui pend comme si elle avait fini son service, une veste sombre jetée par-dessus l'épaule comme Frank Sinatra mais en mille fois plus pâle. Cheveux noirs courts, bordel sur le front, le regard qui te fixe sans cligner. Ça date de 1975, et en 1975, sur les pochettes d'album qui ont marqué l'histoire du rock, les femmes étaient soit en bikini, soit en robe à fleurs, soit en madone romantique. Patti Smith arrive avec ce truc-là, et elle change le contrat.

Une chemise blanche dans un loft new-yorkais

La photo est de Robert Mapplethorpe. Pas encore le Mapplethorpe sulfureux qu'on connaîtra dans les années 80, mais déjà l'œil. Patti et lui, ils ont vécu ensemble au Chelsea Hotel à la fin des sixties, deux gosses fauchés et passionés qui partageaient une chambre, des chemises et tout le reste. Ils étaient amants, frères, complices artistiques. Quand Patti enregistre Horses, elle veut une photo de couverture qui ressemble à ce qu'elle est. Elle appelle Robert. Pas un photographe pro de pochette de disque. Robert, son ami.

Ils prennent la photo dans l'appartement d'un mécène qui s'appelle Sam Wagstaff, sur la Cinquième Avenue. Lumière naturelle. Un mur blanc. Un triangle de soleil. Patti pose comme elle veut, Robert mitraille au Hasselblad. Quelques films plus tard, c'est dans la boîte. Pas de maquillage, pas de retouche, pas d'équipe, pas de directeur artistique. Juste une fille de 28 ans qui se fout de plaire et un photographe qui sait exactement comment cadrer un regard. Source détaillée côté collection photographique du Met, qui possède un tirage original.

La cravate, la moustache et Clive Davis

Quand Patti envoie la photo à Arista Records, son label, il paraît que Clive Davis (le patron) tique. Y'a un détail qui le gêne. La moustache. Patti a une ombre légère sur la lèvre supérieure — pas une moustache vraiment, une nuance, un truc qu'on voit quand la lumière s'éfondre comme ça sur le visage. Et Clive demande gentiment si on peut retoucher. Patti dit non. Elle l'a raconté plein de fois en interview : pas question de gommer ce qui est sur sa figure. La photo passe telle quelle. Et ce non, en réalité, c'est tout l'album. Un non au glamour. Un non au lifting. Un non aux femmes qu'on retouche.

Et la cravate. Elle est pas mise comme une femme qui imite un homme. Elle est mise comme quelqu'un qui s'en fiche du genre. Comme un poète du 19e siècle qui rentre d'une nuit blanche. Comme Baudelaire en photo. Patti voulait ressembler à un Rimbaud américain, elle l'a dit cent fois. Et elle y arrive. Sans déguisement. Juste en se mettant les habits qu'on dit pas pour elle, et en restant elle-même dedans.

Avant Horses, après Horses

Faut comprendre le moment. 1975, c'est le crépuscule du flower power, le glam rock qui s'épuise, le punk qui n'existe pas encore mais qu'on sent monter dans les caves new-yorkaises. Le CBGB vient d'ouvrir. Television, Talking Heads, Ramones traînent sur la Bowery. Patti chante là-bas. Elle écrivait de la poésie avant, elle a publié des recueils. Elle se met à la musique presque par hasard, en lisant ses textes sur des accords électriques, et ça prend. John Cale (du Velvet) la produit. Elle ouvre l'album avec « Gloria », et la première phrase c'est « Jesus died for somebody's sins but not mine ». Voilà. Tu es prévenu.

Avant cette pochette, une rockeuse qui voulait être prise au sérieux devait soit se féminiser à mort (Stevie Nicks en sorcière), soit se masculiniser façon parodie (Suzi Quatro en cuir). Patti invente une troisième voie : ne rien jouer du tout. Être là. Une chemise. Un regard. Ce que ça libère pour les filles qui suivent — Chrissie Hynde, PJ Harvey, Karen O, jusqu'à Phoebe Bridgers — c'est immense. C'est la permission de ne pas séduire. Et en 2026, j'ai l'impression que cette permission, on en a encore besoin.

Une pochette qui se regarde 50 ans après

Cinquante ans après, la photo tient debout. Pas de couleurs criardes qui ont mal vieilli, pas de typo psychédélique en lettres-éclair. Juste du noir, du blanc, et un visage. Les pochettes qui durent c'est celles qui font confiance au cadre, à la lumière, et au sujet. Tout le reste s'éfondre — moi je vois passer les pochettes Spotify carrées générés en deux secondes, et je me dis qu'on a perdu un truc. Aujourd'hui une chanteuse passe deux mois en pré-prod marketing pour décider si elle aura un strass dans le coin de l'œil. Patti, elle a passé deux heures dans un loft avec son meilleur ami. Le résultat c'est une icône.

Lulu vient de monter sur mes genoux pendant que j'écris. Je lui ai montré la pochette sur l'écran. Il a remué la queue. Je sais pas si c'est l'image qui lui plaît ou si c'est juste qu'il aime quand je m'arrête de taper. Probablement la deuxième. Mais je préfère croire que mon chien a du goût.

Et puis dehors c'est gris à Paris ce mardi, comme par hasard. J'ai mis le vinyle. « Land » dure neuf minutes et je le regarde, ce visage en noir et blanc, et je me dis que c'est peut-être ça la définition d'une grande pochette : un objet qui te regarde plus que tu le regardes. Patti a 28 ans sur cette photo. Elle a aujourd'hui 79 ans. La photo, elle, n'a pas pris une ride. Les gens, oui. Les pochettes, parfois pas. C'est peut-être pour ça que je les aime tellement.

Lisabuzz

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Commentaires

rimbaud_du_xve

28 avril 2026

« la permission de ne pas séduire » 😭✨ tu viens de résumer en six mots ce que cette pochette représente pour moi depuis vingt ans. Merci Lisa

chelsea_hotel_84

28 avril 2026

L'histoire avec Mapplethorpe au Chelsea Hotel 🖤 si t'as pas lu Just Kids il faut foncer, c'est l'un des plus beaux livres de mémoires sur l'amitié artistique jamais écrits

cravate_desserree

28 avril 2026

L'anecdote de Clive Davis qui voulait retoucher la moustache 💀 il a vraiment essayé. Le pire c'est qu'il pensait probablement bien faire

PJ_forever_99

29 avril 2026

Sans cette pochette pas de PJ Harvey, pas de Karen O, pas de Phoebe 🙏🎸 toute une lignée de filles qui ont eu le droit d'être autre chose qu'un objet à séduire

vinyle_75tours

29 avril 2026

Petit détail : le triangle de soleil sur le mur derrière elle, c'est pas du tout un hasard, Mapplethorpe a attendu que la lumière soit pile là. Composition d'orfèvre 📷✨

gloria_in_my_head

29 avril 2026

« Jesus died for somebody's sins but not mine » — la première phrase du premier morceau du premier album 🔥🔥 quel niveau d'entrée, ça met direct la pression à toute une discographie

androgyne_lover

29 avril 2026

Cette pochette devrait être au programme de toutes les écoles d'art, à côté de Manet et Cindy Sherman 🎨 c'est un manifeste visuel autant qu'une couverture de disque