Lisabuzz Pochettes indie · 24 avril 2026

Vampire Weekend — Only God Was Above Us : une pochette vue du ciel, un New York qui n'existe plus

Vue en plongée en noir et blanc d'un wagon du métro new-yorkais entièrement recouvert de tags, pochette de Only God Was Above Us

Vampire Weekend — Only God Was Above Us (2024)

La première fois que j'ai vu cette pochette, j'ai mis dix secondes à comprendre ce que je regardais. Parmi les pochettes de la pop indie contemporaine, celle-là elle te force à reconstituer. C'est une vue du dessus. Tu vois pas du tout un wagon de métro tout de suite — tu vois un bloc rectangulaire plein de gribouillis, tu vois les rails qui s'échappent, tu vois des silhouettes minuscules sur le ballast. Et puis ton cerveau recolle : ah. C'est une rame. Vue d'en haut. Entièrement taguée. Et là t'as cette phrase dans la tête — only god was above us — et tu comprends que c'est littéral. Quelqu'un a pris cette photo au-dessus de la rame. Quelqu'un qui, une seconde avant de déclencher, était plus haut que le dieu des graffeurs.

Une photo de 1988 qui refait surface en 2024

L'image elle a presque quarante ans. Elle est signée Steven Siegel, un photographe new-yorkais qui a passé les années 80 à traquer le South Bronx, les wagons recouverts du sol au plafond, les rues sales, les stations fermées. Il shootait depuis les ponts, depuis les toits, depuis les passerelles des yards. Cette photo précisément, elle a été prise depuis un pont qui surplombe une ligne extérieure — la 2 ou la 5, les sources divergent un peu. Ezra Koenig est tombé dessus sur Flickr il y a quelques années, l'a gardée dans un dossier sur son ordinateur, et quand il s'est agi de choisir une pochette pour cet album qui parlait de New York, de mortalité et d'une époque qui s'éfondrait, elle est remontée à la surface.

Ce qui te prend à la gorge c'est la densité. Pas un centimètre carré qui échappe au tag. Les flancs, le toit, les caissons techniques, tout est bouffé. C'est pas du vandalisme propret, c'est une asphyxie par la peinture aérosol. Et le noir et blanc accentue encore, parce que tu peux pas te raccrocher aux couleurs — c'est plus du graff, c'est une texture, un papier peint qui aurait poussé tout seul sur le métro d'une ville qui avait arrêté de se battre.

Le titre comme légende de l'image

C'est rare qu'un titre d'album et une pochette se répondent avec autant de précision. Only God Was Above Us. Seul dieu était au-dessus de nous. Tu peux le lire côté graffeur : quand tu grimpes sur le toit d'une rame pour la taguer au petit matin, t'as effectivement plus personne au-dessus. Tu peux le lire côté photographe : Siegel en haut du pont, surplombant sa proie, dans la position du créateur. Et tu peux le lire comme Vampire Weekend aime bien le lire : comme un cri d'un New York qui se croyait intouchable et qui allait bientôt comprendre que non, pas vraiment.

Le titre il vient d'un vers d'un poème post-11-septembre que Koenig a cité en interview. C'est pas anodin. L'album tourne autour de l'idée que les générations précédentes ont cramé les options, que les boomers ont pris l'échelle avec eux, qu'il nous reste à nettoyer une sociétée qu'on a pas cassée. La pochette c'est ça : le bazar qu'on a hérité, photographié depuis un perchoir qui n'existe plus.

Le New York fantôme que Vampire Weekend traîne depuis toujours

Faut se souvenir d'où vient ce groupe. Columbia University, campus d'Upper Manhattan, disques nerds des années 2000, sweats pastel et mocassins. Leur premier album Vampire Weekend (2008) c'était déjà une carte postale d'un New York qu'ils regardaient de loin même en y vivant. Seize ans plus tard, Only God Was Above Us répond à cette carte postale avec une autre, beaucoup plus sombre. Un New York pré-Giuliani, pré-9/11, pré-gentrification, où tu pouvais te faire agresser dans le métro et où les rames étaient des tableaux roulants.

C'est un peu pervers, quand on y pense. Koenig il a grandi dans le New York d'après, celui qui a fait le ménage, celui qui a mis des écrans tactiles dans les stations et du verre bleu sur les façades. Et il choisit une image de l'époque qu'il a juste raté. Un New York qu'il a connu que par les films, les photos, les vieilles histoires du père. C'est un fantasme autant qu'un document. Les meilleures pochettes font souvent ça — elles prennent une époque et la refilent à une autre, en espérant que personne vérifie.

Une pochette qui est une élégie

Ce que je trouve beau, presque triste, c'est la distance. Le photographe est loin. Les gens qu'on devine sur le ballast, les graffeurs, les usagers, les ombres — tout est minuscule. C'est une vue de dieu, oui, mais d'un dieu qui regarde sans intervenir. C'est la position de l'artiste qui observe la fin d'un monde sans le sauver. Et pour un groupe qui parle beaucoup de mortalité sur ce disque — y'a une chanson qui s'appelle « The Surfer », une autre « Gen-X Cops » — ce distancement c'est cohérent. Quelquechose a été, et on le photographie depuis le ciel en se demandant pourquoi.

Le noir et blanc fait tout le reste du boulot. En couleur, ces tags auraient été des explosions rose fluo, vert pomme, jaune bonbon. En noir et blanc, c'est juste du chaos texturé. Une écriture dense qu'on déchiffre pas. Et t'as cette impression que la rame elle bouge pas — qu'elle est posée là, abandonnée, comme une carcasse de baleine échouée. Alors qu'en vrai ces trains roulaient, transportaient des gens, faisaient la ville. La photo fige. Elle momifie.

Pourquoi cette image fonctionne en 2024

Parce qu'on vit dans une époque où tout le monde passe son temps à documenter la fin de quelque chose. La fin d'Instagram, la fin des magazines, la fin de Pitchfork, la fin de l'indie, la fin de la pop, la fin de la ville. Tu scrolles et c'est une succession d'élégies. Vampire Weekend, en choisissant cette image, dit : on le sait, on en fait partie, on a une playlist pour accompagner. Sauf qu'au lieu de te vendre de la nostalgiè propre, ils te refilent quelque chose de plus rude : un wagon tagué vu de haut, sous un ciel qu'on voit pas.

C'est la nuit. Les rideaux sont tirés. Lulu s'est endormi sur le canapé, la patte sur l'épaule d'un coussin. J'ai passé l'album en entier pour écrire ça — « Classical », « Capricorn », « The Surfer », « Mary Boone », ça défile — et à chaque fois je reviens à la pochette. Je la regarde, je compte les tags, je cherche un mot que je reconnaîtrais. J'en trouve pas. C'est peut-être ça qu'elle dit au fond : t'as beau chercher, les traces d'un monde passé elles se lisent plus. Y'a plus que la texture. Et le ciel au-dessus.

Lisabuzz

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Commentaires

subway_surfer_92

24 avril 2026

Cette pochette c'est un KO total 🔥🚇 j'avais pas capté que c'était une vue de dessus, j'ai regardé 3 minutes avant de comprendre. Bien vu Lisa

ezra_fan_depuis_2008

25 avril 2026

« les boomers ont pris l'échelle avec eux » 😭😭 c'est exactement l'album. Merci d'avoir capté que la pochette c'est aussi un commentaire de classe et de génération, pas juste du nostalgia porn

steven_siegel_stan

25 avril 2026

ENFIN quelqu'un qui crédite Siegel correctement 🙏📸 ses archives Flickr sont un trésor, tout le monde devrait aller regarder. Il a shooté le Bronx comme personne

graff_&_vinyle

26 avril 2026

Les wagons whole-car de 88 c'était de l'art pur 🎨🚂 le MTA les nettoyait en 4h, y'avait une urgence à taguer que les mômes d'aujourd'hui peuvent pas comprendre. Respect à Vampire Weekend d'avoir exhumé cette époque

upper_east_nostalgic

26 avril 2026

« un fantasme autant qu'un document » 💯 tu as tout dit. Koenig il cosplay un New York qu'il a pas vécu, et pourtant ça marche. C'est peut-être ça la vraie indie : faire du fictif avec du réel

The_Surfer_OGWAU

27 avril 2026

Écouter Classical en regardant cette pochette c'est une expérience 🌀🖤 les violons qui grimpent pendant que t'as l'impression d'être suspendu au-dessus des rails. Album de l'année pour moi

lulu_le_chat_fan

27 avril 2026

Lulu qui dort sur le canapé pendant l'écoute 🐱💤 je lis tes articles juste pour ces moments Lisa. Un jour faudra faire un article dédié à Lulu, un épisode spin-off. Bises

indie_brooklyn_99

28 avril 2026

L'idée de la momification par la photo 📷🪦 c'est fort. Le train il bouge plus, il devient monument. Alors qu'un tag c'était par définition éphémère, voué à être nettoyé. Y'a un truc tragique là-dedans