Bob Dylan — The Freewheelin' Bob Dylan : un couple gelé dans le Village, la pochette qui a inventé le cool
Deux amoureux qui se gèlent pour l'éternité
Bob Dylan — The Freewheelin' Bob Dylan (1963)
Une rue de New York, de la neige sale, des bagnoles garées des deux côtés, un combi Volkswagen, et deux gamins qui marchent vers toi. Lui a les mains enfoncées dans les poches d'un jean, les épaules rentrées, la tête un peu baissée. Elle s'accroche à son bras et elle sourit comme si c'était la meilleure journée de sa vie. Ils ont l'air d'avoir froid. Ils ont l'air amoureux. C'est tout. Et c'est précisémment pour ce « c'est tout » que cette image trône dans mes pochettes d'album entrées dans la légende : rien n'est posé, rien n'est décoré, et pourtant tout le monde l'a copiée depuis.
Un seul rouleau de couleur avant la nuit
On est en février 1963. Don Hunstein, photographe maison chez Columbia, grimpe l'escalier sans ascenseur de l'apartement que Bob Dylan loue sur West 4th Street, dans Greenwich Village. Il fait quelques photos à l'intérieur, Dylan qui fume, Dylan qui gratte sa guitare sur le lit, Dylan qui essaie des chapeaux. Sa copine est là, elle s'appelle Suze Rotolo, elle a dix-neuf ans, et Hunstein lui dit de se mettre dans le cadre. Puis il dit : on sort, on marche. Ils descendent, ils tournent sur Jones Street, à quelques pas de chez eux, et il fait un froid de chien. Le soleil est déjà bas derrière eux. Hunstein racontera plus tard qu'il n'y avait pas beaucoup de réflexion là-dedans, juste « marchez dans la rue », et que la lumière filait tellement vite qu'il n'a eu le temps que d'un seul rouleau de couleur et de quelques noir et blanc. Un rouleau. Toute l'histoire de la pochette tient dans ce truc-là. Le site Untold Dylan a reconstitué la séance minute par minute, et c'est vertigineux de voir à quel point personne ne se doutait de rien.
La saucisse italienne et la veste trop fine
Le détail que j'adore, c'est que l'image la plus « cool » du folk américain est en réalité une image de gens frigorifiés. Suze Rotolo l'a expliqué en 2008 dans une interview à la radio publique américaine que tu peux encore écouter sur le site de NPR : elle avait enfilé plusieurs pulls, le dernier était celui de Bob, une grosse maille bien épaisse, et un manteau par-dessus. Résultat, elle disait qu'elle avait l'air d'une saucisse italienne à force de couches. Lui, en face, gellait dans sa petite veste de daim, mais l'image comptait plus que tout. Elle avait cette formule : sur les photos ratées, on voit très bien qu'ils sont en train de se les geler, mais l'image, c'était tout. Moi je regarde ça et je pense à toutes les fois où j'ai voulu être élégante en janvier à Paris avec mes Converse roses trempées. La nonchallance, ça se paie en orteils.
James Dean, un logo, une liste de chansons, et basta
Dans la pile de photos, Dylan a choisi celle qui ressemble le plus à un portrait qu'il adorait : le James Dean de Dennis Stock, en 1954, seul au milieu de la rue, avec les lignes de fuite des immeubles qui se rejoignent derrière lui. Le directeur artistique John Berg n'a presque rien ajouté : le titre en vert, le nom en rouge, le logo Columbia dans le coin, et les titres des chansons alignés de chaque côté du couple comme deux petites colonnes de texte. Pas de photo au dos, uniquement les notes de pochette de Nat Hentoff. À l'époque les pochettes étaient posées, cadrées, contrôlées, façon Blue Note pour les meilleures et façon photo de classe pour les autres. Là, on a une fille qui rit et un garçon qui rentre la tête dans les épaules. Suze elle-même l'a écrit dans ses mémoires : c'est la spontanéité qui a fait école.
Et dedans il y a « Blowin' in the Wind », « A Hard Rain's A-Gonna Fall », « Masters of War », « Girl from the North Country ». Et « Don't Think Twice, It's All Right », qu'il a écrite pendant qu'elle était partie six mois étudier en Italie. Tout ce qu'il y a sur le disque a un rapport avec elle, d'une façon ou d'une autre. Elle militait pour les droits civiques, elle lui a fait lire Rimbaud, elle l'a traîné voir du Brecht. Elle a dit un jour que sans cette pochette autour, personne n'aurait peut-être compris de quoi parlaient les chansons. Je trouve ça d'une lucidité un peu terrible.
La fille sur la pochette
Parce que c'est ça, la partie qui me reste sur l'estomac. Suze Rotolo a passé le reste de sa vie à être « la fille sur la pochette de Freewheelin' ». Elle est devenue artiste, elle a fait des livres d'artiste, elle a enseigné à Parsons, elle a milité jusqu'au bout. Elle a attendu des décennies avant de raconter sa version, dans un livre sorti en 2008, où elle écrit en gros qu'elle valait mieux qu'une corde sur la guitare de Dylan. Elle est morte en 2011. Et dans A Complete Unknown, le biopic avec Timothée Chalamet, le personnage inspiré d'elle s'appelle Sylvie Russo, joué par Elle Fanning, parce que Dylan a demandé qu'on ne se serve pas de son vrai nom — Rolling Stone a raconté toute l'histoire. Soixante ans après, elle est toujours sur la pochette, et toujours un peu effacée à côté. Les mecs, hein. Même les géniaux. Surtout les géniaux.
L'album est sorti le 27 mai 1963. En France on l'a appelé En roue libre, ce qui est assez joli quand on y pense, pour deux personnes qui marchent bras dessus bras dessous dans la gadoue. J'ai remis le disque hier soir, Lulu roulé en boule contre mon dos qui me faisait mal, et j'ai regardé la pochette pendant toute la première face. Ils avancent vers toi, ils ont froid, ils sourient, et tu sais déjà qu'un an plus tard tout sera fini entre eux. C'est peut-être ça une pochette parfaite : un moment tellement vrai qu'il ment sur la suite. Enfin bon. Dehors il pleuvait sur Paris. C'est rien, c'est juste septembre.
Lisabuzz










Commentaires
jones_street_63
15 septembre 2026
Je suis allé sur Jones Street en 2019 pour refaire la photo avec ma copine 📸 il faisait 30 degrés, y'avait un camion de livraison et un mec qui hurlait au téléphone. Le charme du Village.
saucisse_italienne
15 septembre 2026
Le pseudo est pris depuis longtemps mais je viens de comprendre d'où il vient 😂 merci Lisa, mon ancien coloc m'appelait comme ça et j'ai jamais su pourquoi
hunstein_fanclub
15 septembre 2026
UN rouleau de couleur. Aujourd'hui on fait 400 photos pour un selfie de brunch. Je dis ça je dis rien 🙃
dont_think_twice
15 septembre 2026
« Un moment tellement vrai qu'il ment sur la suite » 😭 j'ai pas signé pour pleurer un mardi matin au bureau
elle_fanning_stan
15 septembre 2026
J'avais adoré le film mais je savais pas que « Sylvie » était un vrai nom d'emprunt demandé par Dylan. Ça change complètement la lecture de la scène de la pochette 🎬
vinyle_et_roquefort
15 septembre 2026
Le pressage original avec le combi VW sur la gauche c'est ma pochette préférée de tous les temps, la version avec les titres en liste c'est un poème visuel 🖤 et la remarque sur les mecs géniaux, ouais. Ouais.
lulu_supporter
15 septembre 2026
Lulu contre le dos de Lisa pendant la face A c'est l'image la plus réconfortante de la semaine 🐶 prends soin de ton dos hein