Lisabuzz Pochettes légendaires · 28 juillet 2026

Pink Floyd — Animals : le jour où la pochette s'est fait la malle au-dessus de Londres

Un cochon en cavale

La centrale électrique de Battersea à Londres, quatre cheminées blanches sous un ciel jaune et menaçant, avec un cochon gonflable rose flottant entre les cheminées, pochette de l'album Animals de Pink Floyd

Pink Floyd — Animals (1977)

Regarde cette pochette. Une centrale électrique gigantesque, quatre cheminées blanches, un ciel jaune de fin du monde. Et entre les cheminées, minuscule, un cochon rose qui flotte. Tu pourrais croire à un montage surréaliste bien sage, un délire de graphiste des années 70. Sauf que ce cochon a vraiement existé, qu'il faisait douze mètres de long, et qu'un matin de décembre 1976 il a cassé sa corde pour partir tout seul au-dessus de Londres, direction les couloirs aériens d'Heathrow. C'est pour des histoires pareilles que je tiens ma collection de pochettes d'album entrées dans la légende : parce que parfois, la pochette a une vie plus rock que le disque.

Un cochon nommé Algie

L'idée vient de Roger Waters. Animals, c'est son grand album misanthrope : les hommes y sont des chiens, des cochons ou des moutons, dans une relecture pas très subtile mais très efficace de la ferme d'Orwell. Waters habitait près de Battersea, cette cathédrale industrielle plantée au bord de la Tamise, et il la trouvait à la fois monstrueuse et magnifique. Il dessine le concept : la centrale, et un cochon gonflable flottant entre les chemminées. Le ballon est baptisé Algie, commandé à une fabrique allemande de zeppelins, excusez du peu, et l'équipe d'Hipgnosis — les mêmes qui ont fait le prisme de The Dark Side of the Moon — installe le tournage début décembre 1976.

Jour 1, le 2 décembre : quarante photographes, une équipe de cinéma, et même un tireur d'élite embauché pour abattre le cochon au cas où il s'échaperait. Je répète : un sniper. Pour un cochon gonflable. Manque de bol, le vent est mauvais, Algie refuse de se gonfler correctement, la journée est fichue. Tout le monde rentre à la maison.

Le jour où le cochon est parti

Jour 2, le 3 décembre. Le cochon se gonfle enfin, majestueux, rose bonbon entre les cheminées. Et là, détail qui tue : personne n'a rebooké le tireur d'élite. Évidemment, une rafale de vent arrache Algie de ses amarres. Le cochon monte, monte, monte — plusieurs milliers de mètres — et dérive tranquillement vers les pistes d'Heathrow. Des pilotes signalent un cochon rose géant en approche, les vols sont cloués au sol, la police et l'armée de l'air s'en mêlent, des hélicoptères prennent en chasse un ballon en forme de porc. L'histoire complète vaut le détour : Aubrey Powell, le photographe d'Hipgnosis, se fait même arrêter dans la foulée.

Algie finit par redescendre tout seul, à une centaine de kilomètres de là, dans une ferme du Kent. Le fermier était furieux : le cochon géant avait terrorisé ses vaches. C'est la presse du Kent qui raconte le mieux cet aterrissage champêtre. On répare Algie, on le regonfle, on refait des photos le lendemain. Fin de la cavale.

La pochette est un mensonge

Et c'est là que l'histoire devient délicieuse. Le jour 3, le cochon est bien accroché, tout se passe bien... mais le ciel est d'un bleu parfait, et la photo est plate, sans aucune menace. Alors que le jour 1, sans cochon, le ciel était somptueux, jaune et tourmenté. Résultat : Powell prend le ciel apocalyptique du premier jour et colle le cochon dessus au montage. La pochette finale est un photomontage, un faux assumé. Des jours de tournage, un sniper, des vols annulés, une arrestation, des vaches traumatisées — pour finir avec des ciseaux et de la colle. Powell l'a reconnu lui-même des années plus tard : c'est une photo complètement truquée.

Le cochon ne meurt jamais

Le plus beau, c'est la suite. Algie est devenu un membre du groupe à part entière. Des cochons gonflables volent au-dessus des concerts de Pink Floyd puis de Waters depuis cinquante ans, tagués de slogans qui changent avec les époques. Et quand la centrale de Battersea a été transformée en centre commercial de luxe — avec des appartements que ni toi ni moi ne pourrons jamais nous payer — tout le monde n'a pensé qu'à une chose : le cochon. La pochette a fini par avaler le bâtiment. Aujourd'hui tu regardes Battersea et tu vois un disque de 1977.

Ce soir à Paris il fait ce gris de juillet qui hésite entre l'orage et rien du tout, un vrai ciel de jour 1. Lulu dort sur le canapé, dans une posture qui défie l'anatomie féline la plus élémentaire. Je me dis que c'est peut-être ça, la leçon d'Algie : tout le monde se souvient du cochon qui s'échappe, personne du cochon bien attaché qui pose gentiment pour la photo. Moi ça fait des années que je suis bien attachée à mon canapé, et je crois qu'aucun pilote ne m'a jamais signalée.

Lisabuzz

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Commentaires

algie_supporter_76

28 juillet 2026

Le sniper embauché le jour 1 et pas le jour 2 c'est la meilleure décision budgétaire de l'histoire du rock 💀 sans cette économie de bout de chandelle, pas de légende

fermier_du_kent

28 juillet 2026

Pensée pour les vaches qui ont vu un cochon rose de 12 mètres descendre du ciel 🐄 elles ont rien demandé et elles ont vécu un film de science-fiction

battersea_resident

28 juillet 2026

J'habite à côté de la centrale (enfin, du centre commercial maintenant 🙃) et y'a pas UN jour sans qu'un touriste cherche le cochon. La pochette a gagné, Lisa a raison

prog_dad_1977

28 juillet 2026

Dogs. 17 minutes. Le meilleur morceau de Pink Floyd et je ne prendrai aucune question 🎸 le cochon a bien fait de s'échapper, moi aussi j'aurais fui avant Sheep

montage_paint_2005

28 juillet 2026

Donc la pochette la plus « réelle » du rock (vrai ballon, vraie centrale, vrais vols annulés) est un photomontage 😂 le réel s'est déplacé pour rien

heathrow_atc_retraite

28 juillet 2026

« Signale un cochon rose en approche niveau 180 » quelque part il y a un enregistrement radio de ça et je veux l'entendre avant de mourir ✈️🐷

lulu_fan_officiel

28 juillet 2026

« aucun pilote ne m'a jamais signalée » Lisa arrête d'être plus drôle que les albums que tu chroniques 😭