Lisabuzz Pochettes légendaires · 25 août 2026

Blondie — Parallel Lines : rayures noires, robe blanche, la pochette que le groupe détestait

Six personnes, une seule qui n'a pas envie de sourire

Debbie Harry en robe blanche, mains sur les hanches, entourée des cinq membres de Blondie en costume noir et cravate, devant un fond de bandes verticales noires et blanches, pochette de l'album Parallel Lines

Blondie — Parallel Lines (1978)

Tu la connais par cœur même si tu l'as jamais vraiment regardée. Des bandes verticales noires et blanches, cinq garçons en costume sombre et cravate fine, et au milieu Debbie Harry en robe blanche à fines bretelles, mains sur les hanches, le menton un poil relevé. Le logo Blondie en rouge cursif par-dessus. C'est propre, c'est graphique, ça se lit à trois mètres et ça marche imédiatement. Dans toute la famille des pochettes d'album qui ont marqué l'histoire du rock, c'est probablement l'une des plus efficaces jamais imprimées. Et c'est aussi l'une des plus mal aimées par ceux qui sont dessus.

Un titre qui devient un décor

L'idée est bête comme chou et c'est pour ça qu'elle marche. L'album s'appelle Parallel Lines, alors on met des lignes parallèles. Pas une métaphore, pas un symbole ésotérique à décoder pendant vingt ans comme chez New Order — juste des rayures. Le fond fait le travail : il découpe l'image en colonnes, il fait ressortir les costumes noirs sur le blanc et les chemises blanches sur le noir, et il isole la robe claire au centre comme si quelqu'un avait braqué un projecteur.

Le photographe s'appelle Edo Bertoglio. Un Suisse débarqué à New York, qui traînait dans la scène downtown de la fin des seventies et qui tournera plus tard Downtown 81 avec un gamin nommé Jean-Michel Basquiat. Autant dire qu'il connaissait le milieu mieux que personne, et qu'il avait l'œil éxercé. La photo, elle, est faite en studio, sans décor, sans fumée, sans moto. Juste des gens debout devant un mur rayé. Aujourd'hui un label mettrait six mois et un budget de long-métrage pour arriver à ça.

Le sourire qui a tout gâché

Voilà où ça devient marrant. Le manager du groupe, Peter Leeds, avait une idée très précise en tête : il voulait que les cinq garçons se marrent comme des andouilles et que Debbie, elle, fasse la gueule. L'inversion des rôles, le contraste, la fille froide et les mecs contents. Sur le plateau, les Blondie ont lâché quelques sourires en se disant qu'on garderait une autre prise. Le groupe avait d'ailleurs choisit une image complètement différente pour la couverture. Leeds a mis son veto et imposé celle-ci. Quand ils ont vu le résultat imprimé, ils étaient furieux — trop tard, les presses tournaient. L'histoire est racontée en détail côté chroniques de pochettes du Poppodium Boerderij.

Il faut dire que le problème dépassait la photo. Leeds avait tendance à considérer que Blondie, c'était Debbie Harry plus quelques musiciens interchangeables, ce que ni elle ni eux n'ont jamais accepté. Cette pochette, du coup, c'est exactement la thèse du manager en image : une femme au centre, cinq silhouettes autour. Elle dit ce que le groupe refusait de dire. Il sera viré. La pochette, elle, est restée. C'est souvent comme ça : les gens partent, les images restent.

Pourquoi elle marche quand même

Parce qu'elle ment bien. Blondie sortait du CBGB, du punk new-yorkais, des salles où le sol collait. Là-dessus, ils ont l'air d'un groupe de bal de promo trop bien coiffé. Ce décalage entre la pochette lisse et le disque qui contient Hanging on the Telephone, One Way or Another et un Heart of Glass qui balance carrément le punk dans le disco — c'est ça qui rend l'objet passionnant. Une pochette parfaitement rangée pour un album qui ne l'est pas du tout. L'album est sorti le 23 septembre 1978, produit par Mike Chapman, et il s'est vendu à plus de vingt millions d'exemplaires selon le récit qu'en fait uDiscover Music. Apparement le veto du manager n'a pas trop nui aux ventes.

La pochette la plus photocopiée du monde

Regarde autour de toi. Le fond rayé noir et blanc, tu l'as vu sur des affiches de festival, des campagnes de fringues, des pochettes de groupes que personne connaît, des stories Instagram. C'est devenu un gabarit. Une grille dans laquelle tu peux mettre n'importe qui et ça a l'air cool. Les journalistes de Louder racontent la fabrication de l'album mieux que moi, mais sur la partie visuelle je te dis juste ça : rares sont les pochettes qui deviennent un format. Celle-là en est un.

Et puis moi j'aime bien l'idée qu'une des images les plus copiées de l'histoire du rock soit née d'une engueulade. Que ces gens si bien alignés soient en réalité complètement pas d'accord. Que les sourires soient forcés et que la seule expression sincère du lot soit celle de la fille en blanc qui n'a pas envie d'être là. Une pochette, ça sert aussi à ça : figer une tension pour toujours.

Lulu dormait sur le canapé pendant que j'écrivais ce truc, en travers, une patte dans le vide. Je lui ai mis Sunday Girl pour voir. Il a bougé une oreille. Je crois que c'est son avis définitif sur la question, et honnêtement il a peut-être raison : ce mardi d'août est trop chaud pour avoir un avis sur quoi que ce soit. Mais je regarde encore ces six personnes debout devant leurs rayures, et je me dis que la meilleure pochette du monde, c'est peut-être celle que tout le monde déteste sauf le reste de la planète.

Lisabuzz

À lire aussi

Commentaires

heart_of_glass_78

25 août 2026

Je savais pas du tout que le groupe détestait cette pochette 😳 j'ai grandi avec ce poster au mur, ça me fait bizarre de l'apprendre à 45 ans

rayures_verticales

25 août 2026

« une pochette parfaitement rangée pour un album qui ne l'est pas du tout » 🖤 c'est exactement ça, merci Lisa. Le contraste entre l'image et le disque c'est toute la beauté du truc

cbgb_bowery_77

25 août 2026

Edo Bertoglio ✨ ceux qui connaissent que la pochette devraient regarder Downtown 81, c'est un document incroyable sur le New York de cette époque, Basquiat qui erre dans la ville

manager_du_mal

25 août 2026

Peter Leeds qui impose la photo puis se fait virer 💀 le classique. Ça arrive tout le temps et pourtant ça reste toujours aussi drôle à lire

sunday_girl_forever

26 août 2026

Petite précision : la robe blanche c'était pas un choix stylistique de folie, Debbie a raconté qu'elle achetait presque tout en friperie à l'époque 👗 la classe absolue avec trois dollars

vinyle_ou_rien

26 août 2026

20 millions d'exemplaires quand même 😮 et dire qu'ils voulaient une autre photo. Parfois t'as juste tort contre le monde entier

graphiste_fatiguee

26 août 2026

En école de graphisme on nous montre cette pochette comme cas d'école : titre → concept visuel direct, zéro blabla 📐 après on passe trois ans à faire compliqué, et on y revient